Les mythes concernant les causes du cancer du sein sont nombreux. Après avoir réfuté celui à propos des soutiens-gorge, l’autre mythe le plus répandu est celui des produits anti-transpirants. Prenant leur source dans certains messages viraux plus ou moins récents, leur objectif est de faire peur. Mais cette idée reçue reçoit des soutiens réguliers des milieux et partisans des thérapies alternatives pour lesquels tout déodorant anti-transpirant serait à prescrire pour son danger potentiel.

Les messages se focalisent surtout sur les anti-transpirants à base d’aluminium qui seraient, tout comme les vaccins avec le même excipient, les plus dangereux. Tous les ans, des messages ou des articles, dont certains ont plusieurs années, réapparaissent sous couvert de “nouveauté” pour alerter la population contre les “dangers” de ces anti-transpirants concernant le risque de cancer du sein. Ils citent parfois des études (cf. ci-dessous) qui auraient découvert un lien entre les anti-transpirants et le cancer du sein.

Les explications apportées sont assez floues, voire non vérifiées biologiquement, ou grossières car simplistes comme celle-ci :

le corps humain a peu de régions qui sont utilisées pour purger les toxines : derrière les genoux, derrière les oreilles, la région de l’aine et les aisselles. Les toxines sont purgées sous forme de transpiration.” Ces affirmations précisent ensuite : “les anti-transpirants, comme leur nom l’indique, vous empêchent de transpirer ce qui empêche le corps de purger les toxines sous les aisselles. Ces toxines ne disparaissent pas par magie. Au lieu de cela, le corps les dépose dans les nodules lymphatiques sous les bras étant donné qu’il ne peut pas les expurger par la transpiration. Ceci cause une forte concentration de toxines et conduit à des mutations cellulaires : le cancer ! Presque toutes les tumeurs cancéreuses apparaissent sur la partie du quadrant supéro-externe du sein, où les ganglions lymphatiques sont situés.

Ces explications pseudoscientifiques déclarent aussi que les hommes seraient moins susceptibles d’être touchés par le cancer du sein parce que leur utilisation des anti-transpirants se fait essentiellement dans les cheveux, et ne sont pas directement appliqués sur la peau, ce qui est faux. Ils préviennent aussi les femmes de ne pas appliquer leur anti-transpirant juste après s’être épilée/rasée parce que cela augmenterait le risque car le rasage provoquerait des microcoupures imperceptibles sur la peau qui constitueraient une porte d’entrée aux éléments chimiques dans le corps, notamment dans la région des aisselles.

Évidemment, ces déclarations sont effrayantes et n’importe quelle femme les lisant et peu au fait de la biologie humaine, ou qui n’aurait fait aucune recherche sérieuse pour les vérifier, jetterait son anti-transpirant à la poubelle ou serait en état de stress jusqu’à sa prochaine mammographie.

L’origine de ce mythe est enracinée dans une incompréhension fréquente de la biologie que des yeux experts détecteront rapidement, notamment par l’utilisation abusive du terme “toxines”. Il est tout simplement faux de dire que les glandes sudoripares – les glandes de la transpiration qui se trouvent principalement sous les bras et dans la région de l’aine, et qui peuvent produire des substances dont les bactéries sur la peau se régalent pour produire cette odeur nauséabonde caractéristique de la transpiration – sont une source importante de “détoxification”, ni qu’il existe des preuves qui montrent que le fait de bloquer ces glandes sudoripares, ce que tendent à faire les anti-transpirants contenant de l’aluminium, va causer une accumulation de “toxines” sous les bras.

Mais il y a une autre erreur ici (ou mensonge, cela dépendant de la conscience de celui qui l’affirme). Si des coupures résultant d’un rasage sous les aisselles vont permettre aux méchants éléments chimiques provenant des les anti-transpirants d’entrer, ce qui est beaucoup plus susceptible d’arriver serait que ces éléments chimiques passent dans le sang et se dispersent à travers le corps, en étant fortement dilués, ou bien que ces éléments chimiques restent bloqués dans le derme (la couche de peau sous l’épiderme qui est habituellement épargnée par le rasage). Dans le second cas, si la peau est coupée même au niveau du derme ce serait une douloureuse coupure ! Mais avec les rasoirs modernes, une coupure qui va au-delà de l’épiderme est très improbable. Mais même si ce cas était vrai, il y aurait plus de risques de cancer de la peau que de cancer du sein, car il n’y a pas de mécanisme biologique plausible par lequel des méchants éléments chimiques venant des anti-transpirants passant sous le derme, s’accumuleraient plus volontiers dans les tissus mammaires. Étant donné que les glandes sudoripares sont localisées dans le tissu sous-cutané ou, pour la plupart, dans la graisse sous-cutanée superficielle, il en serait de même si les toxines causées par les anti-transpirants, sensées s’échapper par la transpiration, étaient contenues dans la glande sudoripare.

Ainsi, d’entrée de jeu le mécanisme décrit pour tenter de rendre ce risque plausible est bancal et ne tient pas debout biologiquement parlant. Aucun mécanisme scientifiquement démontré ne confirme cette explication par laquelle un anti-transpirant conduirait à un risque plus élevé de cancer du sein au niveau du quadrant supéro-externe.

Mais qu’en est-il de cette affirmation selon laquelle “presque tous” les cancers apparaitraient au niveau du quadrant supéro-externe du sein, et l’observation selon laquelle c’est “précisément l’endroit où les ganglions lymphatiques se situent” ? Ce n’est pas tout à fait vrai. Premièrement, cette observation semble faire une confusion entre les glandes sudoripares et les ganglions lymphatiques, dans lequel le “blocage des glandes” est supposé causer un bouchon de ces mystérieuses “toxines” jamais identifiées dans les ganglions lymphatiques. Ce sont deux choses différentes, et les ganglions lymphatiques ne sont pas connectés aux glandes sudoripares comme le laisse supposer ce scénario alarmiste.

Il n’est pas non plus vrai que “presque tous” les cancers du sein se situent dans la région du quadrant supéro-externe (le plus près des aisselles), bien qu’il soit vrai que les cancers du sein ont une propension à apparaitre à cet endroit en premier. Pourquoi cela ? La raison donnée par les adeptes des anti-transpirants cancérigènes est que cela vient de ce que cette région du sein est la plus proche des aisselles, et donc des applications d’anti-transpirants. Dans le même genre de raisonnement, on pourrait affirmer que le réchauffement de la planète est dû au nombre de pirates qui baisse ces trois derniers siècles. Car si les cancers du sein se développent notamment dans cette région, l’explication est surtout anatomique.

Contrairement à ce que pensent les gens quand on parle de “quadrant”, la distribution du tissu mammaire n’est pas égale au sein des quadrants. En d’autres termes, chaque quadrant ne contient pas un quart du tissu mammaire qui constitue le sein. Plutôt, il y a plus de tissu mammaire dans le quadrant supéro-externe que dans les autres quadrants du sein, parce qu’une partie du sein connue comme étant le prolongement axillaire ou la “queue de Spence”, consiste en du tissu mammaire qui s’étend jusqu’aux aisselles. Il s’avère que le nombre de cancers du sein diagnostiqués dans le quadrant supéro-externe est proportionnel à la quantité de tissu mammaire localisé à cet endroit. Il n’y a pas de prépondérance des cancers du quadrant supéro-externe lorsque la distribution du tissu mammaire dans les différents quadrants est prise en compte.

La meilleure preuve de lien est mauvaise

L’élément de preuve avancé pour tenter de soutenir le point de vue des anti-transpirants comme cause de cancer du sein vient d’une étude de mauvaise qualité qui a été publiée il y a quelques années. Il s’agit d’une étude de McGrath [1] dans laquelle il a étudié un groupe de femmes qui avaient un cancer du sein et qui devaient rapporter quand elles avaient commencé à utiliser des anti-transpirants dans leur jeunesse, leur fréquence d’utilisation, la fréquence de leur rasage sous les aisselles et quand elles ont été diagnostiquées avec un cancer du sein. Malheureusement, cette étude n’était pas très convaincante.

En plus d’être une étude rétrospective encline aux biais et défauts inhérents à toute mémorisation d’événements passés, elle a un énorme défaut qui fait qu’elle n’aurait jamais dû être publiée. En effet, il n’y avait pas de groupe de contrôle. Cette étude n’a analysé que des femmes qui avaient un cancer du sein, et n’a pas contrôlé tous les facteurs confondants et parasites qui auraient pu rendre ses résultats et sa conclusion erronés. Par exemple, les femmes qui ont commencé à utiliser des anti-transpirants ou à se raser très tôt ont probablement atteint la puberté plus tôt, et en conséquence, ont eu leur premières règles plus tôt. Or le fait d’avoir ses menstruations plus tôt est un facteur de risque pour le cancer du sein qui est connu depuis longtemps. Il en est de même pour les femmes qui ont commencé à se raser sous les bras le plus tôt. Mais le plus intéressant, c’est qu’une autre étude mieux conçue qui a étudié des femmes avec ou sans cancer du sein avait été publiée un an plus tôt, et n’avait pas trouvé de corrélation entre l’utilisation des anti-transpirants et le risque de cancer du sein [2].
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Selon McGrath, les anti-transpirants sous les aisselles bouchent les pores des glandes sudoripares apocrines et causent l’absorption des stéroïdes sexuels dans le sang. C’est une hypothèse qui peut ressembler à celles développées plus haut, dans lesquelles les pores bouchés auraient pour conséquence de bloquer ces anonymes “toxines”, mais en substituant ici les “toxines” par “stéroïdes sexuels”. C’est au mieux une hypothèse hautement improbable. La raison est que la quantité d’hormones sexuelles fabriquée par la peau est éclipsée par ce qui est produit par les ovaires. En effet, l’une des principales enzymes responsable de la production des œstrogènes dans le tissu périphérique est l’aromatase. Dans le traitement contre le cancer du sein, les inhibiteurs d’aromatase ne marchent pas pour les femmes qui ne sont pas ménopausées.

La raison vient de ce que les ovaires des femmes non ménopausées produisent toujours des œstrogènes, ce qui outrepasse largement la quantité d’œstrogènes produite dans les tissus périphériques. C’est pourquoi les inhibiteurs d’aromatase ne sont utilisés que chez les femmes ménopausées, où les ovaires sont en veille, ce qui laisse l’aromatase dans les tissus périphériques comme seule source d’œstrogène, et que les inhibiteurs d’aromatase vont réussir à bloquer. D’un point de vue biologique, il est hautement improbable que le fait de bloquer les glandes sudoripares apocrines puisse conduire à un blocage des hormones sexuelles et leur absorption dans le tissu mammaire à des concentrations suffisamment élevées comparées aux niveaux normaux produits par les ovaires chez les femmes et les testicules chez les hommes.

Bien entendu, “improbable” ne veut pas dire “impossible”, et le concept de McGrath, bien que biologiquement improbable, ne l’est pas plus que l’homéopathie ou que le reiki. Cependant, à cause de son improbabilité, il faudrait que les biologistes modifient leur compréhension de la biologie pour accepter cette hypothèse. Ou alors McGrath détient suffisamment de preuves solides pour modifier cette compréhension. Le graphique ci-dessous parle de lui-même :


Qui ressemble beaucoup à ce graphique d’un article précédent :


On peut voir les points qui représentent les ventes d’anti-transpirants contre la fréquence de plusieurs cancers dont celui de la prostate, du sein et quelques autres. Or ce genre d’illusion est un bel exemple de ce qu’on appelle le syllogisme post hoc dans lequel on fait une confusion en corrélation et causalité. Mais il est aussi remarquable que les incidences de cancer du sein et de la prostate aient commencé à clairement augmenter au moins 20 ans avant que les ventes d’anti-transpirants aient commencé à décoller, et que les ventes d’anti-transpirants aient augmenté beaucoup plus vite que les taux de fréquence des cancers.

On est également en droit de se demander si les facteurs confondants ont été neutralisés, comme l’âge de la ménarche et le nombre d’enfants par femme. Car un âge précoce de ménarche, un âge avancé d’enfantement ou le fait d’avoir moins d’enfants jusqu’à la nulliparité sont tous corrélés à un risque plus élevé de cancer du sein. Considérant ces facteurs, quelles ont été les trois tendances majeures ces dernières années ? Un âge précoce de ménarche, peu d’enfants par femme et un âge plus tardif pour avoir un enfant. Ajoutons à cela l’utilisation de la thérapie de remplacement hormonale pendant les années 1980 et 1990, et nous nous trouvons avec énormément de facteurs confondants (ou parasites) qui seraient beaucoup plus susceptibles d’expliquer l’augmentation de la fréquence des cancers du sein, que l’hypothèse de McGrath n’a même pas évoqués.

Et quoi d’autre ?

Plusieurs études sont présentées comme preuve contre les anti-transpirants, comme par exemple celle-ci publiée dans le Journal of Applied Toxicology [3] qui a montré que non seulement l’aluminium est absorbé par le corps, mais aussi déposé dans le tissu mammaire et peut même se retrouver dans le fluide d’aspiration du mamelon présent dans le conduit de la poitrine qui reflète le micro-environnement dans le sein. Les chercheurs ont déterminé que le niveau moyen d’aluminium dans le fluide d’aspiration du mamelon était significativement plus élevé chez les femmes touchées par un cancer du sein par rapport à des femmes en bonne santé, ce qui pourrait suggérer que les niveaux d’aluminium pourraient jouer un rôle de biomarqueur afin d’identifier les femmes qui ont un plus fort risque de développer un cancer du sein.

Mais cette étude était une étude pilote de petite taille, 35 patients, dont 16 avec un cancer du sein et 19 sans cancer. Alors que les résultats sont quelque peu provocateurs, il est important de ce souvenir que l’étude était petite et que la signification des résultats reste inconnue. Plus important, il y avait beaucoup de facteurs confondants qui n’ont pas été contrôlés. Par exemple, On peut supposer que les femmes qui avaient un cancer du sein et celles qui n’en avaient pas dans l’étude n’ont pas été contrôlées pour des facteurs comme leur utilisation d’anti-transpirants à base d’aluminium, ni pour d’autres variables. En effet, il y avait des différences importantes entre les deux groupes. Par exemple, l’âge médian du groupe ayant un cancer était de 56 ans, alors qu’il était de 40 ans pour le groupe sans cancer. Peut-être que quelque chose d’aussi simple que l’âge peut compter dans cette différence. Est-ce qu’il se passe quelque chose après la ménopause qui conduit à une augmentation de l’accumulation d’aluminium provenant de l’exposition naturelle de tout le monde ? Aucune analyse n’a été faite. Une autre possibilité est que le cancer du sein pourrait provoquer une accumulation d’aluminium dans les tissus plus que la normale.

En d’autres termes, cette étude ne nous dit absolument rien sur le fait de savoir si oui ou non l’aluminium présent dans les anti-transpirants contribue au risque de cancer du sein.

L’autre étude présentée en faveur de cette hypothèse est une étude de 2007 publiée dans le Journal of Inorganic Biochemistry [4], dans laquelle des chercheurs ont testé des échantillons de tissu mammaire provenant de 17 patientes atteintes de cancer du sein suite à une mastectomie. Les femmes qui ont utilisé des anti-transpirants avaient des dépôts d’aluminium sur leur tissu prélevé. Les concentrations en aluminium étaient plus élevées dans le tissu proche des aisselles que dans celui du milieu du sein.

On pouvait lire comme conclusion de cette étude : “L’aluminium ne se retrouve normalement pas dans le corps humain, ainsi cette étude était un signe plutôt clair que le métal avait été absorbé depuis les sprays ou les sticks anti-transpirants. Il faut noter que l’aluminium se trouve surtout dans les produits anti-transpirants. Si vous utilisez un déodorant seulement, il est peu probable qu’il contienne de l’aluminium, mais il peut contenir d’autres éléments chimiques potentiellement sujets d’inquiétude.”

Est-il vrai qu’on ne trouve pas d’aluminium dans le corps humain ? Le premier article démontre lui-même que l’aluminium se retrouve en quantités mesurables dans le fluide normal d’aspiration du mamelon du tissu mammaire. Les résultats montraient simplement qu’il se trouvait à des niveaux élevés dans les seins atteints de cancer. Puis, dans le second article, qu’il y avait aussi des niveaux détectables d’aluminium dans le tissu mammaire normal ! De nouveau, ce qu’il est supposé avoir trouvé était qu’il y avait plus d’aluminium dans les régions du sein proches des aisselles.
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Fondamentalement, dans cette étude les chercheurs ont mesuré le contenu en aluminium dans des prélèvements de mastectomie prélevés sur 17 femmes atteintes de cancer du sein. Quatre biopsies ont été faites, une pour chaque quadrant, pour en mesurer la présence d’aluminium. Il y avait de grandes variations entre les concentrations en aluminium dans les tissus de graisse et mammaires entre les individus. Les auteurs déclarent avoir trouvé une “concentration statistiquement plus élevée d’aluminium dans la région externe plutôt que dans la région interne du sein”, bien que leurs statistiques montrent que ce n’était pas le cas. Pendant ce temps, une étude de suivi [5] du même groupe en 2013 n’avait pas trouvé de différences statistiquement significatives des contenus en aluminium, et avait découvert que les concentrations chez les patients avec un cancer du sein étaient “comparables à celles rapportées dans les tissus non malades d’autres régions du corps”.

Un article plus récent [6], n’a pas pu développer d’arguments convaincants impliquant l’aluminium provenant des anti-transpirants (ni d’ailleurs) dans l’augmentation des risques de cancer du sein. Dans une autre étude [7], les chercheurs ont mis en avant des résultats in vitro mais ont oublié les preuves épidémiologiques et pathologiques négatives. Oui l’aluminium peut augmenter sa prolifération dans les cellules MCF10A, qui, contrairement à ce qui est affirmé ne sont pas tout à fait “normales”, et dans les cellules cancéreuses MCF-7 du sein, mais il n’y a pas d’arguments convaincants que cela soit pertinent dans le monde réel, étant donné qu’il n’y a aucune preuve provenant d’études épidémiologiques, pathologiques ni toxicologiques qui relient les anti-transpirants à base d’aluminium avec le cancer du sein.

En outre, il y a de bonnes preuves qu’il n’existe pas de corrélation [8] entre l’utilisation des anti-transpirants et le cancer du sein, et une analyse complète de la littérature [9] n’a pas réussi à trouver de preuves convaincantes d’un lien, en concluant : “après une analyse de la littérature scientifique disponible sur le sujet, aucune preuve scientifique validant cette hypothèse n’a été identifiée, et il n’y a pas d’hypothèse validée susceptible d’ouvrir de voie intéressante vers d’autres recherches.”

En d’autres termes, bien qu’il soit possible qu’il y ait un lien entre les anti-transpirants et le cancer, les preuves actuellement existantes ne le confirment pas et ne suggèrent même pas que ce soit un sujet de recherche potentiellement fécond.

Et les parabènes ?

Mais la peur de l’aluminium est déjà de la vieille école. La nouvelle mode est désormais d’axer la communication sur la peur des parabènes. Ils peuvent apparaitre comme une meilleure raison d’avoir peur du cancer du sein que l’aluminium dans les anti-transpirants. Cela ne veut pas dire qu’il y ait des preuves convaincantes de les suspecter, seulement qu’il y a un minimum de plausibilité. “Parabène” est un terme utilisé pour décrire un ensemble de parahydroxybenzoates et d’esters d’acide parahydroxybenzoïque, des éléments chimiques souvent utilisés comme conservateurs dans l’industrie cosmétique et pharmaceutique pour leurs propriétés bactéricides et fongicides. Ils se retrouvent dans beaucoup de produits comme les shampoings, les crèmes hydratantes, les gels de rasage, les lubrifiants personnels, les médicaments pharmaceutiques parentéraux/topiques, les solutions auto-bronzantes, le maquillage et les dentifrices. La plupart des grandes marques d’anti-transpirants ne contiennent pas de parabènes de nos jours, mais cela ne les empêche pas d’être accusés d’être la cause des cancers du sein.

L’étude souvent citée pour soutenir ces peurs est de Philippa Darbre de l’Université de Reading [10]. C’est une des multiples études qui a suivi celle de 2004 [11] qui est considérée comme étant la première à avoir inquiété le public à propos des parabènes. Elle a mesuré la concentration en parabènes d’échantillons provenant de 20 tumeurs du sein en ayant recours à la chromatographie liquide à haute performance, suivie par une spectrométrie de masse, qui a trouvé des concentrations de parabène mesurables dans tous les échantillons, avec une moyenne de 20 ng/g de tissu.

À l’époque de sa publication, cette étude a été très reprise par les médias, mais peu d’entre eux ont mentionné qu’il n’y avait pas de groupe de contrôle, ce qui obscurcit la signification de cette observation. Mais cela n’a pas empêché Darbre d’évoquer l’idée que les parabènes causaient le cancer du sein, en faisant remarquer que ces éléments chimiques avaient une activité semblable aux œstrogènes, et qu’une telle activité avait été associée au cancer du sein. Depuis 2004, Darbre a bâti sa carrière en réalisant des études qui essayent de démontrer que les parabènes et les perturbateurs endocriniens causent le cancer du sein. Elle est aussi co-auteure d’études [12] qui ont examiné les anti-transpirants contenant de l’aluminium et le cancer du sein.

Ainsi, il semblerait que ces scientifiques aient découvert un élément chimique largement utilisé, tout comme un mécanisme qui semble plausible, (l’activité œstrogène) expliquant le cancer du sein. Mais il y a un problème cependant. La chercheuse a oublié de dire que l’activité oestrogénique des différents parabènes est des milliers de fois plus faible que les substances oestrogéniques dans des aliments comme le soja, le lin, la luzerne et les pois chiche, ou même les œstrogènes naturellement produits dans le corps.

L’autre étude [13] était la dernière du genre. Elle souffre des mêmes défauts que celle de 2004, bien que ses problèmes soient mieux cachés parce qu’il a été utilisé plus d’échantillons de tissu mammaire et qu’il y avait une tentative de corréler les niveaux de parabène avec leur localisation dans la poitrine. Et tout comme dans l’étude de 2004, des niveaux détectables de parabènes ont été trouvés dans ces échantillons, même chez des femmes qui ne mettaient pas d’anti-transpirants.

Conclusion

Étant donné la difficulté qu’il y a en science de prouver que quelque chose n’existe pas, il n’est pas impossible que quelque chose dans les anti-transpirants, que ce soit l’aluminium ou les parabènes, puisse contribuer au développement des cancers du sein. Cependant, étant donné l’état actuel des preuves scientifiques, il semble tout à fait peu probable qu’il y ait un lien de causalité, car personne n’a à ce jour été capable de démontrer ne serait-ce qu’une corrélation. Ce n’est sans doute pas faute d’avoir essayé. En effet, des scientifiques convaincus de cette hypothèse sont parfois allés jusqu’à des extrêmes ridicules pour afficher une “corrélation”, comme dans les graphiques ci-dessus.

Malheureusement, l’indicateur le plus solide d’un risque de cancer du sein n’est pas environnemental. Il est associé à la génétique (le passé familial) et à la biologie (âge de la ménarche, âge de la ménopause, nombre d’enfants, âge de conception du premier enfant, allaitement, etc.). Le style de vie et les facteurs environnementaux jouent un rôle beaucoup moins important, avec des effets protecteurs grâce à l’exercice physique (par exemple), ou un risque augmenté dû à la consommation d’alcool (autre exemple) qui produit pourtant des effets beaucoup plus faibles que les facteurs de risque et les facteurs protecteurs précédemment mentionnés. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas étudier les facteurs de risque environnementaux pour le cancer du sein, mais cela signifie que nous devrions être prudents et ne pas passer trop de temps à étudier des facteurs qui manquent de plausibilité biologique lorsque les études ne produisent pas de preuves solides d’une corrélation avec le cancer du sein, malgré les efforts considérables déployés pour trouver un lien.

C’est une question de priorité. Les preuves existantes suffisent pour conclure qu’il n’y a pas de lien solide entre l’utilisation des anti-transpirants et le cancer du sein, et qu’il n’y a même pas l’ombre d’un petit lien. Au vu de ces résultats, il est plus sage de passer à autre chose de plus prometteur, à d’autres voies de recherche.

Références :

[1] An earlier age of breast cancer diagnosis related to more frequent use of antiperspirants/deodorants and underarm shaving. McGrath KG. Eur J Cancer Prev. 2003 Dec ;12(6):479-85.

[2] Antiperspirant Use and the Risk of Breast Cancer. Dana K. Mirick, Scott Davis, David B. Thomas. JNCI J Natl Cancer Inst (2002) 94 (20) : 1578-1580.

[3] J Appl Toxicol. 2011 Apr ;31(3):262-9. doi : 10.1002/jat.1641. 2011. Analysis of aluminium content and iron homeostasis in nipple aspirate fluids from healthy women and breast cancer-affected patients. Mannello F, Tonti GA, Medda V, Simone P, Darbre PD.

[4] Aluminium in human breast tissue. Exley C, Charles LM, Barr L, Martin C, Polwart A, Darbre PD. J Inorg Biochem. 2007 Sep ;101(9):1344-6. 2007.

[5] The aluminium content of breast tissue taken from women with breast cancer. House E, Polwart A, Darbre P, Barr L, Metaxas G, Exley C. J Trace Elem Med Biol. 2013 Oct ;27(4):257-66. doi : 10.1016/j.jtemb.2013.05.002. 2013.

[6] Aluminium and breast cancer : Sources of exposure, tissue measurements and mechanisms of toxicological actions on breast biology. Darbre PD, Mannello F, Exley C. J Inorg Biochem. 2013 Nov ;128:257-61. doi : 10.1016/j.jinorgbio.2013.07.005. 2013.

[7] If exposure to aluminium in antiperspirants presents health risks, its content should be reduced. Pineau A, Fauconneau B, Sappino AP, Deloncle R, Guillard O. J Trace Elem Med Biol. 2014 Apr ;28(2):147-50. doi : 10.1016/j.jtemb.2013.12.002. 2013.

[8] Antiperspirant Use and the Risk of Breast Cancer. Dana K. Mirick, Scott Davis, David B. Thomas. JNCI J Natl Cancer Inst (2002) 94 (20) : 1578-1580.

[9] The use of deodorants/antiperspirants does not constitute a risk factor for breast cancer. Namer M, Luporsi E, Gligorov J, Lokiec F, Spielmann M. Bull Cancer. 2008 Sep ;95(9):871-80. doi : 10.1684/bdc.2008.0679.

[10] Measurement of paraben concentrations in human breast tissue at serial locations across the breast from axilla to sternum. Journal of Applied Toxicology. Volume 32, Issue 3, pages 219–232, 2012.

[11] J Appl Toxicol. 2004 Jan-Feb ;24(1):5-13. Concentrations of parabens in human breast tumours. Darbre PD, Aljarrah A, Miller WR, Coldham NG, Sauer MJ, Pope GS.

[12] Aluminium and breast cancer : Sources of exposure, tissue measurements and mechanisms of toxicological actions on breast biology. Darbre PD, Mannello F, Exley C. J Inorg Biochem. 2013 Nov ;128:257-61. doi : 10.1016/j.jinorgbio.2013.07.005. 2013.

[13] Measurement of paraben concentrations in human breast tissue at serial locations across the breast from axilla to sternum. Journal of Applied Toxicology, Volume 32, Issue 3, pages 219–232, March 2012

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